Le Libraire, de Régis de Sa Moreira

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Ce roman n’est pas une histoire, avec son intrigue et son dénouement.
Ce roman est un conte.
Non. Plutôt, ce roman est poésie.
…
Ce roman est inclassable.
« Une fois par jour, le libraire était pris d’une tristesse immense.
Cela n’avait rien à voir avec la troisième heure de l’après-midi qui n’était même pas triste et restait quoiqu’il arrive la troisième heure de l’après-midi.
La tristesse immense arrivait à n’importe quelle heure, entrait dans la librairie, inondait tout, les étagères, les livres, gagnait le bureau du libraire et fatalement, assis derrière, le libraire.Elle atteignit d’abord ses pieds.
Le libraire n’y fit pas attention et les secoua un peu.
Mais la tristesse monta et gagna ses genoux.
Le libraire sut alors qu’elle était là et la sentant s’emparer de lui, il se réfugia dans la salle du haut.
Le libraire cesse de répondre aux poudoupoudoupoudoux qu’il entendait. Les clients pouvaient bien se servir eux-mêmes.
Car la tristesse montait, remplissant à une vitesse croissante toute la librairie, gravissant l’escalier en colimaçon, entrant dans la salle aux livres dépareillés, les emportant sur son passage, cherchant le libraire, ne le trouvant pas, et s’infiltrant sous la porte de la cuisine que le libraire venait de fermer derrière lui.
Le libraire sauta sur un tabouret puis sur la table de la cuisine. Mais il savait bien qu’elle finirait par gagner.
Debout, les jambes tremblantes, sur la table de la cuisine, le libraire attendit alors la tristesse immense qui montait inexorablement jusqu’à lui.
A nouveau, il sentit ses pieds devenir triste puis cela alla très vite, ses genoux, sa taille, ses épaules furent engloutis, la tristesse, comme si elle y prenait plaisir, ralentit, lui sembla-t-il, gravit lentement son cou, puis son visage… et le libraire, tout d’un coup, s’effondra.
Se mit à pleurer toutes les larmes qu’il avait, comme chaque jour, quand la tristesse immense s’emparait de lui.
En bas, les livres entendaient sa peine, se la murmuraient, et se serraient pour le soutenir.
Dans la pièce d’à côté, les livres aux pages arrachées semblaient se rassembler contre la porte de la cuisine.
Seul dans sa cuisine, le libraire pleurait.Au bout d’un long moment, la tristesse immense commença à diminuer, à baisser, à se retirer et finit par disparaître comme elle était apparue.
Le libraire se prépara une tisane à la rose, alla laver son visage, se regarda longtemps dans la glace, y vit successivement les visages de ses dix frères et sœurs et parvint à sourire.Lorsqu’il redescendit dans sa librairie, le libraire remarqua d’un seul coup d’œil que quelques livres avaient été volés.
« Enfin des gens qui ne volent pas de la merde », se dit-il rapidement.
Puis il regagna son bureau, ouvrit un livre et oublia d’un coup son immense tristesse. »
Avec bonheur, j’ai dévoré la vie de ce libraire, qui ne quitte jamais sa librairie. Il les aime, ses livres. Un drôle de bonhomme, qui a choisi de laisser ses portes ouvertes même la nuit, et dont la vie est rythmée par le son de la clochette d’entrée. Poudoupoudoupoudou…
Ce livre est une succession d’anecdotes, d’instants de vie, et de personnages, car le narrateur décrit magnifiquement chacun de ceux qui passent la porte.. Parmi eux, des clients normaux, d‘autres un peu moins, des couples (qui insupportent le libraire), des personnes qui se sont trompées d’adresse et cherchent un tabac, des témoins de Jéhovah, le facteur, la fleuriste d‘en face, avec laquelle le libraire troque livres contre bouquets… et même un certain Dieu.
C’est plein de poésie, une poésie teintée d’humour et de surréalisme.
Je recommande chaudement, si vous êtes tentés par un joli livre qui évoque de jolis livres.
« Pouuuuudouuuupouuuuudouuuuupouuuuudouuuuuuu.
Un homme entra au ralenti dans la librairie.
Le libraire l’attendit longtemps derrière son bureau et l’homme finit par arriver.
- Boooonjouuuuur, dit l’homme au ralenti.
- Bonjour, répondit le libraire en vitesse normale.
- Jeeeeee cheeeeerche deeeees liiiiiivres deeee Maaaaaaarceeeeel Proooooouuuuuuuust.
- Oui, dit le libraire. Lequel?
- Tooooouuuuuuuuuussssssss.
- Très bien.
Le libraire quitta son bureau et se dirigea vers une allée de sa librairie. L’homme marcha derrière lui au ralenti. Le libraire avança le plus lentement possible pour permettre à l’homme de le suivre, puis il sortit plusieurs livres d’une étagère et les tendit à l’homme qui approcha ses mains à une lenteur infinie et saisit, ou plutôt reçut les livres en disant: « Meeeeerrrciiiiiiiiiiii. »
- Je vous en prie, dit le libraire.
Il retourna à son bureau, toujours du plus lentement qu’il pouvait, en faisant attention cependant à ce que l’homme qui progressait derrière lui ne pense pas qu’il l’imitait ou se moquait de lui.
L’homme salua ensuite le libraire, prit un moment pour lui faire un grand sourire, et quitta, toujours au ralenti, la librairie.
Le libraire continua encore un peu de lui rendre son sourire avant de se remettre à lire. »
Le libraire, dispo en poche chez LGF, 5.50€.
Publié en 2004, Editions Au diable Vauvert.
Lire aussi: La très belle critique de Google, du Biblioblog.
3 comments 7 janvier, 2008












D’ autres coups de coeur: Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian et Cul-de-sac de Douglas Kennedy.
Et, le dernier en date, mais pas des moindres, Leur histoire de Dominique Mainard. Si je ne devais en choisir qu’un cette année, je crois bien que ce serait celui-là.. Ce roman est une pure merveille, j’ai déjà hâte de lire Le ciel des chevaux qui m’attend dans ma bibliothèque..
Côté déceptions, elles sont bien heureusement moins nombreuses. Je pense notamment à Une relation dangereuse, de D. Kennedy toujours, surtout parce que Cul-de-sac m’avait tellement emballée.
A L’élégance du hérisson de Muriel Barbery également, car j’ai eu l’impression de passer un peu à côté, comparé aux si nombreux autres lecteurs pour lesquels ce livre a été un vrai coup de coeur.



