Posts filed under 'France et pays francophones'

Un été pour mémoire, de Philippe Delerm

“Je me souviens de la fraîcheur dansant le long des canicules: le coton un peu rêche de la robe de maman, rose pâle aquarelle; et d’aquarelle mauve et bleue grand-mère en tablier. Fraîcheur, le verre d’eau sucrée à la fleur d’oranger, fraîcheur le livre blanc glacé, sur le banc le chapeau de paille.”

A l’occasion malheureuse de la mort de sa grand-mère, Stéphane revient sur les terres de son enfance, de ses vacances passées le long de la Garonne, du parfum de la fleur d’oranger, des bâtonnets citron à trente-cinq centimes, “des rêves croisés de filles et Tour de France”…

Il passera là, dans cette maison pleine de souvenirs, son dernier été, mélancolique, avant de repartir dans le tumulte parisien.

S’agit-il vraiment des souvenirs de Stéphane? Le prénom, lorsqu’il apparaît enfin, au bout de presque cent pages, surprend. On aurait juré qu’il s’agissait là de la mémoire de l’écrivain (écrivain, c’est d’ailleurs la profession de son personnage!), tant il décrit merveilleusement les couleurs, les paysages du midi, les parfums, la lumière, les anecdotes de l’enfance, la grand-mère en tablier et le sentiment de nostalgie..

Rafraîchissant et délicat.

Cependant, si vous aimez les romans à intrigue et dénouement, passez votre chemin. Ce roman est une courte tranche de vie.

Disponible en poche chez Folio, 4.80€.

Lettre D du Challenge ABC.


Add comment 17 avril, 2008

La petite robe de Paul, de Philippe Grimbert

philippe-grimbert-la-petite-robe-de-paul.jpg

Paul et Irène forment un couple heureux, de ceux qui, au fil des années, ont tissé entre eux une complicité et une tendresse indéfectible, de ceux qui se connaissent par cœur et pour lesquels les mots ne sont plus utiles pour se comprendre.

Ils mènent une vie sereine et paisible, ponctuée de temps en temps par les visites de leur fille unique, déjà grande.

Un jour, Paul, en colloque dans un quartier de sa ville qu’il ne connaissait pas jusqu’alors, en profite pour se balader et découvrir ces nouvelles rues. Son regard va se poser sur la devanture d’une petite boutique de vêtement pour enfants. “Une seule robe, accrochée à un cintre au centre de la vitrine sur un fond de papier vert d’eau. Une robe d’enfant, parfaitement blanche, taillée comme une chasuble, avec trois roses à l’empiècement, semblables à celles qui émergeaient d’un pot.”

Troublé, Paul reviendra chaque jour, irrésistiblement attiré par cette petite robe. “Paul se surprit à plusieurs reprises, durant les enseignements du matin, à laisser sa pensée s’envoler à la rencontre du vêtement, sagement suspendu au centre géométrique de la vitrine. Comme ces visiteurs de musée qui se donnent rendez-vous chaque jour avec une œuvre et en viennent à imaginer leur tableau ou leur statue de prédilection guettant leur venue, il anticipait avec une certaine impatience l’heure de la pause pour aller retrouver l’objet de son émotion.”

Le dernier jour du colloque, Paul réalise qu’il s’agit là de sa dernière rencontre avec la petite robe. Saisi par une inexplicable tristesse, il ne peut se résoudre à la quitter, et franchit pour la première fois le seuil de la boutique. “On lui demanda dans quelle taille il la souhaitait et cette question qui aurait dû suffire à lui faire abandonner son projet, loin de le prendre au dépourvu, ne le fit pas hésiter: il répondit qu’il désirait du six ans”.

Cet achat, que Paul considère au départ comme quasi anodin, va pourtant bouleverser sa paisible vie. De retour à son domicile, ce geste, soudain vécu par lui comme honteux, car inexplicable, il ne pourra le dévoiler à son épouse, et préfèrera cacher le petit objet.

Au fil du roman, nous suivrons les errances de Paul, cherchant des raisons à son geste, mais également celles d’Irène (tout autant douloureuses), ayant par hasard découvert le secret de son mari, et s’imaginant alors les pires motifs de la présence d’une petite robe d’enfant, soigneusement cachée entre deux costumes sombres.

Alors, bien sûr, on a envie de comprendre les racines de l’étrange intérêt de Paul pour un simple vêtement d’enfant. Mais c’est sans impatience, tant on se laisser bercer par les mots si bien choisis de Philippe Grimbert, qui dévoile déjà des talents de conteur plus tard confirmés dans son plus célèbre roman Un secret. Grimbert est psychanalyste de profession, et cela explique sans doute pourquoi il parvient si bien à raconter les tourments intérieurs de ses personnages.

Ce petit livre de 160 pages à peine est une réussite, dont il serait dommage de se priver.

J’ai aimé l’avis d’Aimez -vous lire?. Lilly et Tamaculture ont aussi apprécié.

Grasset, 2001.

Dispo en poche chez LGF, 4.50€.

challengeabc.gif 3è roman de mon challenge ABC, qui s’annonce décidément sous les meilleures augures.


7 comments 27 février, 2008

Mygale, de Thierry Jonquet

thierry-jonquet-mygale.gif

Après Vargas, j’ai fait une petite entorse à ma poursuite du challenge ABC, en choisissant Mygale, roman qui me fut offert à Noël, après l’établissement de ma fameuse liste et qui n’y figurait donc pas.

S’il me fut offert, ce n’est pas par hasard, car j’avais - fortement - émis le souhait de découvrir Thierry Jonquet, après avoir parcouru sur la blogosphère de nombreux billets positifs, voire élogieux.

C’est donc avec un grand enthousiasme que je m’y suis plongée.

Dans ce polar, plusieurs tranches de vie se croisent :

Celles de Richard Lafargue, grand chirurgien plasticien, et de Eve, avec laquelle il semble entretenir une relation singulière, mêlée d’amour et de haine féroce, que l’auteur va lentement dévoiler.

Celle d’Alex Barny, petit loubard devenu criminel après que son plus gros coup ait mal tourné, et dont la vie consiste désormais à demeurer reclus et caché.

Celle, enfin, de Vincent Moreau, capturé un soir dans une forêt par un homme qui ne semble pas l’avoir choisi par hasard, et qui va lui faire subir les pires sévices, tant au corps qu’à l’âme..

Ces histoires ne semblent pas liées entre elles, mais, vous l’aurez deviné, elles ne nous sont pas racontées par hasard.

Je ne connais pas personnellement Thierry Jonquet mais, à la lecture de son roman, j’avoue que je serai impressionnée, pour ne pas dire terrifiée, de le rencontrer. Il faut tout le machiavéslime d’un esprit torturé pour imaginer une histoire pareille. Un goût pour l’horreur et le glauque, qui ne m’a pas déplu, bien au contraire. Je dois avoir en moi une part de curiosité morbide que j’ignorais. C’est surtout lorsque l’auteur narrait l’histoire de Vincent Moreau que je me délectais, car c’était alors son ravisseur qui parlait (qui LUI parlait). “Il y avait ce goût de terre moisie dans ta bouche, toute cette boue visqueuse sous toi, ce contact tiède et doux contre ton torse - ta chemise s’était déchirée - des odeurs de mousse, de bois pourri. Et puis l’étau de ses mains, autour de ton cou, sur ton visage, des doigts crispés qui te tenaient prisonnier, ce genou arc-bouté contre tes reins et sur lequel il pesait de tout son poids [...] Il haletait, il reprenait son souffle. Toi, tu ne bougeais plus; attendre, simplement attendre. [...] Qui était-il? Un fou? Un sadique draguant dans la forêt? Depuis de longues secondes, vous gisiez tous les deux, douloureusement enlacés dans la boue, guettant votre souffle dans la nuit.” J’ai trouvé cette façon de raconter le martyre du pauvre garçon captivante.

Néanmoins, j’ai été beaucoup moins intéressée par les histoires des autres personnages, et, je l’avoue, un peu gênée par l’écriture de Jonquet lorsqu’il contait la vie de Lafargue, Eve et Barny. Une sensation désagréable de mauvais polar américain, mal raconté, mal dit, entrecoupé de passages grandioses, empreints de psychologie, ceux sur Vincent Moreau. J’ai eu, tout au long de ma lecture, le ressenti d’un roman inégal, et j’ai toujours attendu avec impatience, voire une pointe d’irritation, les passages en italique, ceux qui me narraient le calvaire du prisonnier.

Troublant, malsain, violent. Une fois le livre refermé, je suis restée sur une sensation mitigée. Je gage de tenter prochainement une nouvelle expérience avec Thierry Jonquet, pour voir de quel côté de la balance je pencherai alors. Mais seulement lorsque j’aurai réussi mon challenge (1 livre lu en janvier, je sens que cela va être difficile :) )

Les avis positifs de Val, Nirvana et La Livrophile.

Mygale (1984) est disponible chez Folio Policier au prix de 5.30€, dans la nouvelle édition revisitée par l’auteur en 1995.


2 comments 2 février, 2008

Dans les bois éternels, de Fred Vargas

fred-vargas-dans-les-bois-eternels.jpg

Deux malfrats assassinés à Paris.

Des cerfs éventrés en Normandie.

Une ombre errant dans les cimetières.

Si, si, il existe bien un lien entre tout cela, une explication, judicieusement trouvée.

Une fois encore, Fred Vargas ne m’a pas déçue. Les dernières aventures du Commissaire Adamsberg et de sa brigade m’ont autant passionnée que celles de Pars vite et reviens tard (l’intrigue de L’homme aux cercles bleus m’avait moins convaincue, un peu trop tirée par les cheveux à mon goût).

À nouveau, l’auteur écrit merveilleusement, décrivant ses personnages avec générosité. Des personnages entiers, décalés, bourrés de défauts, mais terriblement attachants. Adamsberg est un commissaire aux méthodes anticonformistes; Danglard son fidèle acolyte accro à la bouteille mais terriblement érudit; Veyrenc, nouveau venu mystérieux et fragile à la fois, dont la particularité est parler en vers de douze pieds…

Il faut le dire, Fred Vargas m’a eue. Comme dans tout policier, on cherche le coupable. Et je ne l’ai pas vu venir, celui-là.

L’auteur s’est permise toutes les audaces, tous les détours, à tel point que je me suis maintes fois demandée si elle parviendrait à faire retomber l’intrigue sur ses pieds. Eh bien, oui.

Dorénavant, Fred Vargas fait partie de mes valeurs sûres.

Extrait:

Calé sur une banquette usée avec une bière, le commissaire examinait le groupe qui venait d’investir bruyamment la salle, l’arrachant à un demi-sommeil.

- Veux-tu que je te dise? demanda un grand homme blond en repoussant sa casquette d’un coup de pouce.

Que l’autre le veuille ou non, pensa Adamsberg, il le dirait.

- Des trucs comme cela, veux-tu que je te dise? répéta l’homme.

- Cela donne soif.

- Exactement, Robert, approuva son voisin en emplissant les six verres d’un geste ample.

Donc, le grand blond taillé comme une bûche s’appelait Robert. Et il avait soif. Le temps de l’apéritif commençait, têtes rentrées dans les épaules, bras fermés autour des verres, mentons offensifs. L’heure du rassemblement majestueux des hommes quand sonne l’angélus du village, l’heure des sentences et des hochements de tête, l’heure de la rhétorique rurale, auguste et dérisoire. Adamsberg la savait sur le bout des doigts. Il était né dans son refrain, avait grandi dans sa musique solennelle, il connaissait son rythme et ses thèmes, ses variations et contrepoints, il connaissait ses protagonistes. Robert venait de donner le premier coup d’archet, et chaque instrument se mettait aussitôt en place selon un ordre immuable.

- Et je vais te dire mieux, annonça l’homme à sa gauche. Cela ne donne pas seulement soif. Cela donne le tournis.

- Exactement.

Adamsberg tourna la tête pour mieux voir celui qui avait la charge humble mais nécessaire de ponctuer, comme par un coup de basse, chaque tournant de la conversation. Petit et maigre, c’était le plus faible d’entre eux. Comme de juste, et ici comme ailleurs.

- Celui qui a fait ça, énonça un grand voûté en bout de table, ce n’est pas un homme.

- C’est une bête.

- Pire qu’une bête.

- Exactement.

Introduction du thème. Adamsberg, sortit son carnet, encore gondolé par l’humidité, et entreprit de dessiner les visages de chacun des acteurs. Têtes de Normands, à n’en pas douter.

[...]

- Pour moi, reprit Robert, c’est un jeune. Un obsédé.

- Un obsédé, c’est pas forcément jeune.

Contrepoint, lancé par le plus vieux de tous, celui qui tenait le haut bout de la table. Les visages se tournèrent, passionnés, vers l’aïeul.

- Parce qu’un jeune obsédé, quand ça vieillit, cela donne un vieil obsédé.

- Ça se discute, grogna Robert.

Robert avait donc le rôle difficile, mais indispensable, du contradicteur de l’aïeul.

- Ça ne se discute pas, répliqua le vieux. Mais ce qui est vrai, c’est que celui a fait ça, c’est un obsédé.

- Un sauvage.

- Exactement.

[...]

challengeabc.gif 1er livre lu pour le Challenge ABC 2008.

Dans les bois éternels de Fred Vargas, Editions Viviane Hamy, 2006. 18€.

 

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’auteur, je vous invite à lire ce très intéressant papier du magazine Lire, publié en avril dernier.

Mise en bouche :

fred-vargas.jpgUn beau jour, pourtant, Fred rentre à la maison un manuscrit sous le bras. «Tu as écrit une connerie?» interroge ce père qui méprise la Série noire. «Oui», répond-elle avec sa franchise habituelle. La «connerie» s’appelle Les jeux de l’amour et de la mort, une histoire de meurtre dans les milieux de la peinture. Poussée par une amie, elle va le présenter au Festival du film policier de Cognac, en 1986. Miracle, il décroche le prix du roman policier. La récompense lui est remise sur scène par Léo Malet et Andréa Ferréol. «Allez, il faut dire un petit mot», lui souffle le père de Nestor Burma. Pétrifiée de timidité, littéralement soutenue par les épaules, d’un côté par Ferréol, de l’autre par Malet, Fred aperçoit, au premier rang, Robert Mitchum, invité d’honneur du Festival. Le grand «Mitch», son idole. Celui dont elle collectionne même les mauvais films. Alors, elle se lance: «Eh bien, s’il suffit de signer un roman policier pour voir Robert Mitchum en vrai, je crois que je vais en écrire une douzaine…»


Add comment 23 janvier, 2008

Le Libraire, de Régis de Sa Moreira

libraire.gif

Ce roman n’est pas une histoire, avec son intrigue et son dénouement.
Ce roman est un conte.
Non. Plutôt, ce roman est poésie.


Ce roman est inclassable.

« Une fois par jour, le libraire était pris d’une tristesse immense.
Cela n’avait rien à voir avec la troisième heure de l’après-midi qui n’était même pas triste et restait quoiqu’il arrive la troisième heure de l’après-midi.
La tristesse immense arrivait à n’importe quelle heure, entrait dans la librairie, inondait tout, les étagères, les livres, gagnait le bureau du libraire et fatalement, assis derrière, le libraire.

Elle atteignit d’abord ses pieds.
Le libraire n’y fit pas attention et les secoua un peu.
Mais la tristesse monta et gagna ses genoux.
Le libraire sut alors qu’elle était là et la sentant s’emparer de lui, il se réfugia dans la salle du haut.
Le libraire cesse de répondre aux poudoupoudoupoudoux qu’il entendait. Les clients pouvaient bien se servir eux-mêmes.
Car la tristesse montait, remplissant à une vitesse croissante toute la librairie, gravissant l’escalier en colimaçon, entrant dans la salle aux livres dépareillés, les emportant sur son passage, cherchant le libraire, ne le trouvant pas, et s’infiltrant sous la porte de la cuisine que le libraire venait de fermer derrière lui.
Le libraire sauta sur un tabouret puis sur la table de la cuisine. Mais il savait bien qu’elle finirait par gagner.
Debout, les jambes tremblantes, sur la table de la cuisine, le libraire attendit alors la tristesse immense qui montait inexorablement jusqu’à lui.
A nouveau, il sentit ses pieds devenir triste puis cela alla très vite, ses genoux, sa taille, ses épaules furent engloutis, la tristesse, comme si elle y prenait plaisir, ralentit, lui sembla-t-il, gravit lentement son cou, puis son visage… et le libraire, tout d’un coup, s’effondra.
Se mit à pleurer toutes les larmes qu’il avait, comme chaque jour, quand la tristesse immense s’emparait de lui.
En bas, les livres entendaient sa peine, se la murmuraient, et se serraient pour le soutenir.
Dans la pièce d’à côté, les livres aux pages arrachées semblaient se rassembler contre la porte de la cuisine.
Seul dans sa cuisine, le libraire pleurait.

Au bout d’un long moment, la tristesse immense commença à diminuer, à baisser, à se retirer et finit par disparaître comme elle était apparue.
Le libraire se prépara une tisane à la rose, alla laver son visage, se regarda longtemps dans la glace, y vit successivement les visages de ses dix frères et sœurs et parvint à sourire.

Lorsqu’il redescendit dans sa librairie, le libraire remarqua d’un seul coup d’œil que quelques livres avaient été volés.
« Enfin des gens qui ne volent pas de la merde », se dit-il rapidement.
Puis il regagna son bureau, ouvrit un livre et oublia d’un coup son immense tristesse. »

 

Avec bonheur, j’ai dévoré la vie de ce libraire, qui ne quitte jamais sa librairie. Il les aime, ses livres. Un drôle de bonhomme, qui a choisi de laisser ses portes ouvertes même la nuit, et dont la vie est rythmée par le son de la clochette d’entrée. Poudoupoudoupoudou…
Ce livre est une succession d’anecdotes, d’instants de vie, et de personnages, car le narrateur décrit magnifiquement chacun de ceux qui passent la porte.. Parmi eux, des clients normaux, d‘autres un peu moins, des couples (qui insupportent le libraire), des personnes qui se sont trompées d’adresse et cherchent un tabac, des témoins de Jéhovah, le facteur, la fleuriste d‘en face, avec laquelle le libraire troque livres contre bouquets… et même un certain Dieu.

C’est plein de poésie, une poésie teintée d’humour et de surréalisme.

Je recommande chaudement, si vous êtes tentés par un joli livre qui évoque de jolis livres.

 

« Pouuuuudouuuupouuuuudouuuuupouuuuudouuuuuuu.
Un homme entra au ralenti dans la librairie.
Le libraire l’attendit longtemps derrière son bureau et l’homme finit par arriver.
- Boooonjouuuuur, dit l’homme au ralenti.
- Bonjour, répondit le libraire en vitesse normale.
- Jeeeeee cheeeeerche deeeees liiiiiivres deeee Maaaaaaarceeeeel Proooooouuuuuuuust.
- Oui, dit le libraire. Lequel?
- Tooooouuuuuuuuuussssssss.
- Très bien.
Le libraire quitta son bureau et se dirigea vers une allée de sa librairie. L’homme marcha derrière lui au ralenti. Le libraire avança le plus lentement possible pour permettre à l’homme de le suivre, puis il sortit plusieurs livres d’une étagère et les tendit à l’homme qui approcha ses mains à une lenteur infinie et saisit, ou plutôt reçut les livres en disant: « Meeeeerrrciiiiiiiiiiii. »
- Je vous en prie, dit le libraire.
Il retourna à son bureau, toujours du plus lentement qu’il pouvait, en faisant attention cependant à ce que l’homme qui progressait derrière lui ne pense pas qu’il l’imitait ou se moquait de lui.
L’homme salua ensuite le libraire, prit un moment pour lui faire un grand sourire, et quitta, toujours au ralenti, la librairie.
Le libraire continua encore un peu de lui rendre son sourire avant de se remettre à lire. »

 

Le libraire, dispo en poche chez LGF, 5.50€.
Publié en 2004, Editions Au diable Vauvert.

Lire aussi: La très belle critique de Google, du Biblioblog.


3 comments 7 janvier, 2008

Casse-pipe de Louis-Ferdinand Céline

celine-casse-pipe.jpg

 

Louis-Ferdinand Céline inaugure tristement la catégorie des livres abandonnés.

Je n’avais jamais lu cet auteur, et ayant prévu de lire Voyage au bout de la nuit pour le challenge ABC 2008, je m’étais décidée à une petite mise en bouche avec Casse-pipe, très court roman autobiographique. Céline y raconte sa première nuit en caserne à Rambouillet au 12e Cuirassiers, le 3 octobre 1912. Il a alors 18 ans.

J’avais entendu parler du style si particulier de Céline, j’étais prévenue. Et comme j’aime lorsque l’écriture de l’auteur sort des sentiers battus, j’étais intriguée et impatiente.

Oui, d’accord, mais là, c’est trop. Céline écrit comme il parle, ou plutôt comme les soldats de la caserne parlent. Et ils parlent mal. Il m’a fallu trop de concentration pour atteindre la quarantième page, je butais sur chaque phrase, chaque mot, si bien que j’avais du mal à me plonger dans cet univers. Et puis, il faut bien le dire, l’histoire d’un soldat dans sa caserne ne me passionne pas d’avance.

Pour autant, je suis certaine que ce roman ravira certains, c’est juste qu’il n’est pas pour moi.

Bref, pas la peine de se faire mal, j’ai posé le bouquin et je n’y ai plus touché. Ce n’était peut-être pas le bon moment. En tout cas ça m’a fait l’effet d’une douche froide et c’est avec beaucoup moins d’enthousiasme que j’entamerai Voyage au bout de la nuit. J’espère que l’impression sera différente.

Extrait :

Ah Le Meheu mon arsouille ! Vous me la payerez la plaisanterie ! Toute la farce ! Vous y coupez pas ! Pardon ! Tourniquet ! Je vais vous la rendre la mémoire, mon cœur ! Plein comme une outre ! Voilà le gradé que je supporte ! Vous vous expliquerez au Conseil ! Ils vous comprendront tout de suite ! Ah ! il a perdu la cervelle ! Ah ! Il a plus sa mémoire ! Je vais vous en rajuster une autre ! Extra garantie fin de vos goûts ! Une en peau de vache, vous m’entendez ! Imperméable aux courants d’air ! Saloperie criminelle ! Des souvenirs grands comme ça ! Mais oui !
Il lui montrait les dimensions fantastiques, effrayantes, immenses…
Les hommes de garde ils parlaient plus. Ils s’étaient retassés dans le bas-flanc, avachis les uns dans les autres, écroulés encore un bon coup, sonnés mat par le sommeil.
Y en avait plus que pour le Rancotte et sa fulminance.

 


5 comments 27 décembre, 2007

Le Café de l’Excelsior, de Philippe Claudel

claudel-cafe-de-lexcelsior.jpg

 

Viens donc Jules, disait au bout d’un moment un buveur raisonnable, ne réveille pas les morts, ils ont bien trop de choses à faire, sers-nous donc une tournée…

Et Grand-père quittait son piédestal, un peu tremblant, emporté sans doute par le souvenir de cette femme qu’il avait si peu connue, si peu étreinte, et dont la photographie jaunissait au-dessus d’un globe de verre enfermant une natte de cheveux tressés qui avaient été les siens, et quelques pétales de roses à demi tombés en poussière. Il saisissait une bouteille, prenait son vieux torchon à carreaux écossais et, lent comme une peine jamais surmontée, allait remplir les verres des clients.

 

Un homme revient avec nostalgie sur ses trois années de doux bonheur passées auprès de son Grand-père, tenancier d’un café de village. Un bonheur simple, au milieu de gens simples. Ces hommes, qui se fréquentaient depuis l’enfance, n’avaient plus guère besoin des mots pour se parler, ni pour se comprendre, et en se regardant les uns les autres, par-dessus les tapis de velours vert et les jeux de cartes graisseux, c’est comme s’ils voyaient au fond d’eux-mêmes, dans une transparence que les langages, fussent-ils maniés par les plus habiles littérateurs, ne parviennent jamais à sufiler.

 

80 pages à peine réussissent à émouvoir, à nous faire sentir l’odeur de ces lieux poussiéreux et enfumés, saisir la chaleur et l’humanité de ce petit monde clos, ses douleurs et ses joies simples. A travers l’écriture magnifique de Claudel, on s’imagine confortablement installé près du comptoir de zinc, observant ces personnages hauts en couleurs, et portant le fardeau de la vie que les vapeurs d’alcool tentent d’atténuer, comme ce grand-père un peu rustre mais empli de tendresse.

Un très joli moment, petit concentré d’émotion et de poésie.

 

Mais le dimanche, on s’habillait tout de même : les costumes remplaçaient les bleus. La plupart de ces hommes n’en possédaient d’ailleurs qu’un, le plus souvent celui de leur mariage, qui avait traversé les modes, quelques enterrements, ainsi qu’un demi-siècle dans l’entêtante compagnie de la naphtaline. Si certains corps avaient grossi, le costume s’était adapté, et saucissonnait désormais l’individu que jadis il servait galamment. Les gestes dominicaux en subissaient une majesté guindée, une sorte de lenteur et de gêne protocolaire qui finissaient par déteindre sur les conversations, un semblant plus sérieuses.

Même les alcools ingurgités se distinguaient des communs liquides de la semaine : On aimait ce jour-là les pétillants de toutes sortes, et lorsque je rentrais de la messe sous le regard désolé de certains, il régnait dans l’établissement une légèreté électrique qui faisait luire les regards plus que de coutume, comme si tous ces hommes soudain ragaillardis s’apprêtaient à courir au plus proche bal ouvert pour y lever leur première danse.

Le café de l’Excelsior, de P. Claudel (1999)

Disponible en poche chez LGF (4.50€)


2 comments 20 décembre, 2007

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