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Le Café de l’Excelsior, de Philippe Claudel

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Viens donc Jules, disait au bout d’un moment un buveur raisonnable, ne réveille pas les morts, ils ont bien trop de choses à faire, sers-nous donc une tournée…

Et Grand-père quittait son piédestal, un peu tremblant, emporté sans doute par le souvenir de cette femme qu’il avait si peu connue, si peu étreinte, et dont la photographie jaunissait au-dessus d’un globe de verre enfermant une natte de cheveux tressés qui avaient été les siens, et quelques pétales de roses à demi tombés en poussière. Il saisissait une bouteille, prenait son vieux torchon à carreaux écossais et, lent comme une peine jamais surmontée, allait remplir les verres des clients.

 

Un homme revient avec nostalgie sur ses trois années de doux bonheur passées auprès de son Grand-père, tenancier d’un café de village. Un bonheur simple, au milieu de gens simples. Ces hommes, qui se fréquentaient depuis l’enfance, n’avaient plus guère besoin des mots pour se parler, ni pour se comprendre, et en se regardant les uns les autres, par-dessus les tapis de velours vert et les jeux de cartes graisseux, c’est comme s’ils voyaient au fond d’eux-mêmes, dans une transparence que les langages, fussent-ils maniés par les plus habiles littérateurs, ne parviennent jamais à sufiler.

 

80 pages à peine réussissent à émouvoir, à nous faire sentir l’odeur de ces lieux poussiéreux et enfumés, saisir la chaleur et l’humanité de ce petit monde clos, ses douleurs et ses joies simples. A travers l’écriture magnifique de Claudel, on s’imagine confortablement installé près du comptoir de zinc, observant ces personnages hauts en couleurs, et portant le fardeau de la vie que les vapeurs d’alcool tentent d’atténuer, comme ce grand-père un peu rustre mais empli de tendresse.

Un très joli moment, petit concentré d’émotion et de poésie.

 

Mais le dimanche, on s’habillait tout de même : les costumes remplaçaient les bleus. La plupart de ces hommes n’en possédaient d’ailleurs qu’un, le plus souvent celui de leur mariage, qui avait traversé les modes, quelques enterrements, ainsi qu’un demi-siècle dans l’entêtante compagnie de la naphtaline. Si certains corps avaient grossi, le costume s’était adapté, et saucissonnait désormais l’individu que jadis il servait galamment. Les gestes dominicaux en subissaient une majesté guindée, une sorte de lenteur et de gêne protocolaire qui finissaient par déteindre sur les conversations, un semblant plus sérieuses.

Même les alcools ingurgités se distinguaient des communs liquides de la semaine : On aimait ce jour-là les pétillants de toutes sortes, et lorsque je rentrais de la messe sous le regard désolé de certains, il régnait dans l’établissement une légèreté électrique qui faisait luire les regards plus que de coutume, comme si tous ces hommes soudain ragaillardis s’apprêtaient à courir au plus proche bal ouvert pour y lever leur première danse.

Le café de l’Excelsior, de P. Claudel (1999)

Disponible en poche chez LGF (4.50€)


2 comments 20 décembre, 2007

Cercueils sur mesure, de Truman Capote

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Voici un tout petit roman, qui semble avoir vocation d’amuse-bouche avant l’énorme De sang froid (en longueur de texte, j’entends, car j’avoue ne pas avoir encore lu le second).

Capote y raconte l’enquête de Jack Pepper à propos d’une série de meurtres étranges et sordides: toutes les victimes ont reçu peu avant leur mort un cercueil miniature contenant une photographie très personnelle… Voilà qui nous met l’eau à la bouche! Le principal suspect: l’intouchable Bob Quinn.

J’ai aimé cette nouvelle, appelons ça comme ça puisque le texte est issu du recueil Musique pour caméléons. Je l’ai trouvée déroutante. D’une part, parce que Capote se met lui même en scène, en ami venu dans cette bourgade aider Pepper dans ses investigations. D’autre part, parce qu’elle est inspirée de faits réels (la page d’introduction campe le décors: “Récit véridique non romancé d’un crime américain”). Et, surtout, le principal suspect est désigné dès les premières pages, mais cela n’altère en rien l’intérêt du récit, car Quinn est un personnage atypique, cynique, à la personnalité dérangeante, il joue avec l’enquêteur, donc avec le lecteur. C’est son caractère qui explique toute la force de ce récit.capote-photo.jpg
Peut-être resterez-vous sur votre faim puisque le coupable n’est pas véritablement démasqué, mais cela a l’intérêt de laisser au lecteur libre cours à son imagination. Les zones d’ombres du récit lui permettent de réfléchir quand à la véritable culpabilité du principal suspect.

En tout cas, j’ai trouvé cette enquête policière parfaitement construite, décrite avec virtuosité, à l’écriture ciselée, fourmillant de détails et teintée d’humour.

Un récit qui m’a donc mis l’eau à la bouche, mais je patienterai un peu avant de découvrir De sang froid, car le film - avec l’excellent Philip Seymour Hoffman - est encore trop frais dans ma tête.

(Et, parfait pour les paniers perçés, Cercueils sur mesure est disponible chez Folio 2€.)


2 comments 11 octobre, 2007

Les amants, de Philippe Besson

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 Voici une nouvelle de moins de cent pages, publiée avec l’un des numéros du magazine Elle, que j’ai dénichée parmi beaucoup d’autres bouquins dans une braderie au profit du Secours populaire, et dont j’étais revenue totalement enchantée.

C’est une nouvelle, donc, par sa longueur, mais à mon sens elle ressemble plus à un court roman par sa structure.

L’histoire:

” Elle tente de mesurer la nécessité qui les pousse l’un vers l’autre, cette certitude absolue, incroyable qu’ils sont faits l’un pour l’autre, qu’ils doivent être ensemble, que c’est impossible autrement. Elle est saisie de vertige mais pas vraiment effrayée. Elle aime la sensation du vertige. Elle n’a jamais hésité à traverser des ponts tendus au-dessus de précipices. Il sera là demain.”

Jeanne est écrivain à succès; elle rencontre un soir Vincent, comédien débutant de quinze ans son cadet, et dont la première phrase sera: “Qu’est-ce qui vous rend si malheureuse?”

Mon avis: Une belle écriture, mais qui parfois frôle (à mon goût) l’eau de rose. C’est une histoire d’amour, et j’avoue ne pas en être friande. S’agissant d’une nouvelle, je m’attendais à un récit plus rythmé, avec une chute. C’est assez mou finalement. Quelques passages intéressants cependant, ceux qui décrivent le travail d’écriture de Jeanne (Ne serait-ce pas les confessions intimes de Philippe Besson en filigrane?)

Je vous laisse un extrait:

« Le roman s’intitule « Les Yeux du Père ». On pourra se le procurer en librairie à la fin août. Pas de jaquette, pas besoin: son nom suffit. Pour l’heure, elle corrige ses épreuves, fenêtres grandes ouverts sur le jardin. Elle sait que le livre existe désormais, que rien ne pourra l’arrêter, que c’est reparti pour la comédie.
En réalité, elle est impatiente de se retrouver dans la fosse aux lions. Elle s’est accoutumée à la férocité, aux sarcasmes. Plus de vingt ans que ça dure. Elle y a pris goût, est armée pour lutter, sait déjà à qui elle va déplaire (…)
Quelques-uns s’extasieront tout de même, presque en nombre équivalent : elle a ses supporters. Ceux-là assureront qu’elle est un monstre sacré, l’un des derniers, et qu’elle parvient encore à sidérer, à se surpasser. Ils salueront l’écriture ciselée, le mot très sûr, les trouvailles géniales. Ce sera reparti pour la comédie. Chacun y interprète son rôle. Il n’y a pas de mal à ça. »

 

La nouvelle n’a pas été publiée à ma connaissance, vous ne la trouverez donc pas à vendre chez Julliard (éditeur de Besson). Reste à trouver quelques lectrices de Elle..


2 comments 15 juin, 2007

Le pigeon, de Patrick Süskind

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Ce court roman (ou plutôt cette nouvelle, je ne sais pas), m’a laissée assez dubitative. Je vous laisse découvrir ses premières lignes:

 

 

” Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, boulversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d’une bonne vingtaine d’années qui n’avait pas été marquée par le moindre évènement, et jamais il n’aurait escompté que pût encore lui arriver rien de notable, sauf de mourir un jour. Et cela lui convenait tout à fait.”

Le personnage de ce roman mène une vie triste et sans histoire jusqu’à cet évènement boulversant (!) : Sur son palier s’installe un pigeon, ce qui le terrifie.

 

Mon avis: Mise à part le talent d’écriture de Süskind, cette histoire m’a laissée, je l’ai dit, plus que dubitative. Je n’ai pas réellement réussi à rentrer dans la phobie du personnage, d’autant plus que Süskind n’explique pas franchement les raisons de son horreur pour cette pauvre bête, bien qu’il exprime avec brio les sensations d’épouvante du héros (ou plutôt de l’anti-héros). Certains diront que l’auteur a voulu créer une métaphore de la servitude, servitude crée par nos craintes, ou évoquer les tourmentes de la phobie lorsqu’elle nous pousse à des comportements plus qu’irraisonnés. Peut-être, toujours est-il que ce bouquin de moins cent pages est assez fade. Malgré, je le répète, tout le talent d’écriture de Süskind.

 

J’avais voulu lire ce court roman avant d’entamer le fameux Parfum, qui repose bien sagement dans ma bibliothèque. Il attend toujours, malgré tout le bien qu’on m’en a dit.

 

Dispo en poche chez LGF pour 2.30€.


4 comments 1 juin, 2007

Matin brun, de Franck Pavloff

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Ce n’est pas un livre, juste une nouvelle, et encore, une très courte nouvelle. Onze pages seulement, mais parfois il n’est pas besoin de faire long pour transmettre un message et donner quelques instants de plaisir… et de réflexion.

Car cette histoire est de celles qui, au-delà d’un simple récit, posent des questions.

L’histoire: Charlie et son copain vivent une époque trouble, celle de la montée d’un régime politique extrême: L’Etat brun.

Dans la vie, ils vont d’une façon bien ordinaire: entre bière et belote. Ni des héros ni des purs salauds. Simplement, pour éviter les ennuis, ils détournent les yeux.

Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous?

Mon avis: Dans l’Etat brun, la surpopulation canine pose problème. La solution est simple: Désormais, seuls les chiens de couleur brune sont tolérés, les autres doivent être exterminés.

Il s’agit là d’une parabole, une évocation évidente du nazisme et de ses interdits, mais aussi de ces quidams qui, par leurs petites lâchetés, n’ont pas voulu en voir les dangers.

La Fontaine avait bien compris l’impact que peuvent avoir les courtes fables au ton innocent; Franck Pavloff nous en livre une puissante et efficace, faite de ces petites phrases qui dévoilent peu à peu l’absurdité des hommes.

A lire d’urgence!

NB: Matin brun est disponible aux Editions Cheyne pour 1€.

Pour la petite histoire, cette nouvelle, éditée en 1998, avait déjà connu un petit succès. Petit succès qui est devenu véritable phénomène après le 21 avril 2002. Pas étonnant. A diffuser largement, donc!

Ah oui! Si vous l’avez lu, j’espère vos avis.. Je sais que certains considèrent Pavloff comme un banal écrivain qui a su surfer sur la vague du politiquement correct et sur un thème très vendeur pour tous les bien-pensants que nous sommes. Ca n’est pas mon avis, mais on peut toujours en discuter. D’ailleurs, aucune envie de pondre un texte lucratif chez Pavloff: il a renoncé à ses droits d’auteurs..

Pour plus d’infos, voir l’article du Monde du 7 mars 2003.


5 comments 1 juin, 2007


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