Dans les bois éternels, de Fred Vargas

23 janvier, 2008

fred-vargas-dans-les-bois-eternels.jpg

Deux malfrats assassinés à Paris.

Des cerfs éventrés en Normandie.

Une ombre errant dans les cimetières.

Si, si, il existe bien un lien entre tout cela, une explication, judicieusement trouvée.

Une fois encore, Fred Vargas ne m’a pas déçue. Les dernières aventures du Commissaire Adamsberg et de sa brigade m’ont autant passionnée que celles de Pars vite et reviens tard (l’intrigue de L’homme aux cercles bleus m’avait moins convaincue, un peu trop tirée par les cheveux à mon goût).

À nouveau, l’auteur écrit merveilleusement, décrivant ses personnages avec générosité. Des personnages entiers, décalés, bourrés de défauts, mais terriblement attachants. Adamsberg est un commissaire aux méthodes anticonformistes; Danglard son fidèle acolyte accro à la bouteille mais terriblement érudit; Veyrenc, nouveau venu mystérieux et fragile à la fois, dont la particularité est parler en vers de douze pieds…

Il faut le dire, Fred Vargas m’a eue. Comme dans tout policier, on cherche le coupable. Et je ne l’ai pas vu venir, celui-là.

L’auteur s’est permise toutes les audaces, tous les détours, à tel point que je me suis maintes fois demandée si elle parviendrait à faire retomber l’intrigue sur ses pieds. Eh bien, oui.

Dorénavant, Fred Vargas fait partie de mes valeurs sûres.

Extrait:

Calé sur une banquette usée avec une bière, le commissaire examinait le groupe qui venait d’investir bruyamment la salle, l’arrachant à un demi-sommeil.

- Veux-tu que je te dise? demanda un grand homme blond en repoussant sa casquette d’un coup de pouce.

Que l’autre le veuille ou non, pensa Adamsberg, il le dirait.

- Des trucs comme cela, veux-tu que je te dise? répéta l’homme.

- Cela donne soif.

- Exactement, Robert, approuva son voisin en emplissant les six verres d’un geste ample.

Donc, le grand blond taillé comme une bûche s’appelait Robert. Et il avait soif. Le temps de l’apéritif commençait, têtes rentrées dans les épaules, bras fermés autour des verres, mentons offensifs. L’heure du rassemblement majestueux des hommes quand sonne l’angélus du village, l’heure des sentences et des hochements de tête, l’heure de la rhétorique rurale, auguste et dérisoire. Adamsberg la savait sur le bout des doigts. Il était né dans son refrain, avait grandi dans sa musique solennelle, il connaissait son rythme et ses thèmes, ses variations et contrepoints, il connaissait ses protagonistes. Robert venait de donner le premier coup d’archet, et chaque instrument se mettait aussitôt en place selon un ordre immuable.

- Et je vais te dire mieux, annonça l’homme à sa gauche. Cela ne donne pas seulement soif. Cela donne le tournis.

- Exactement.

Adamsberg tourna la tête pour mieux voir celui qui avait la charge humble mais nécessaire de ponctuer, comme par un coup de basse, chaque tournant de la conversation. Petit et maigre, c’était le plus faible d’entre eux. Comme de juste, et ici comme ailleurs.

- Celui qui a fait ça, énonça un grand voûté en bout de table, ce n’est pas un homme.

- C’est une bête.

- Pire qu’une bête.

- Exactement.

Introduction du thème. Adamsberg, sortit son carnet, encore gondolé par l’humidité, et entreprit de dessiner les visages de chacun des acteurs. Têtes de Normands, à n’en pas douter.

[...]

- Pour moi, reprit Robert, c’est un jeune. Un obsédé.

- Un obsédé, c’est pas forcément jeune.

Contrepoint, lancé par le plus vieux de tous, celui qui tenait le haut bout de la table. Les visages se tournèrent, passionnés, vers l’aïeul.

- Parce qu’un jeune obsédé, quand ça vieillit, cela donne un vieil obsédé.

- Ça se discute, grogna Robert.

Robert avait donc le rôle difficile, mais indispensable, du contradicteur de l’aïeul.

- Ça ne se discute pas, répliqua le vieux. Mais ce qui est vrai, c’est que celui a fait ça, c’est un obsédé.

- Un sauvage.

- Exactement.

[...]

challengeabc.gif 1er livre lu pour le Challenge ABC 2008.

Dans les bois éternels de Fred Vargas, Editions Viviane Hamy, 2006. 18€.

 

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’auteur, je vous invite à lire ce très intéressant papier du magazine Lire, publié en avril dernier.

Mise en bouche :

fred-vargas.jpgUn beau jour, pourtant, Fred rentre à la maison un manuscrit sous le bras. «Tu as écrit une connerie?» interroge ce père qui méprise la Série noire. «Oui», répond-elle avec sa franchise habituelle. La «connerie» s’appelle Les jeux de l’amour et de la mort, une histoire de meurtre dans les milieux de la peinture. Poussée par une amie, elle va le présenter au Festival du film policier de Cognac, en 1986. Miracle, il décroche le prix du roman policier. La récompense lui est remise sur scène par Léo Malet et Andréa Ferréol. «Allez, il faut dire un petit mot», lui souffle le père de Nestor Burma. Pétrifiée de timidité, littéralement soutenue par les épaules, d’un côté par Ferréol, de l’autre par Malet, Fred aperçoit, au premier rang, Robert Mitchum, invité d’honneur du Festival. Le grand «Mitch», son idole. Celui dont elle collectionne même les mauvais films. Alors, elle se lance: «Eh bien, s’il suffit de signer un roman policier pour voir Robert Mitchum en vrai, je crois que je vais en écrire une douzaine…»

Entry Filed under: France et pays francophones, Litt. contemporaine, Livres 5 étoiles *****, Romans policiers, VARGAS Fred. .

1 Comment Add your own

  • 1. Ultimo  |  2 septembre, 2008 at 7:49

    Très bon livre en effet …mais j’avais trouvé le coupable avant la fin par contre !
    Fred Vargas écrit bien et ses tournures de phrases sont subtiles, drôles et émouvantes ….

    Merci !

Leave a Comment

Required

Required, hidden

Some HTML allowed:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Trackback this post  |  Subscribe to the comments via RSS Feed


a

Ce que vous en pensez...

Melusine sur Fahrenheit 451, de Ray Br…
dibe sur Cosmétique de l’ennemi, …
Mademoiselle Swann sur L’écume des jours, de Bo…
laurie sur Matin brun, de Franck Pav…
Blog-O-Book » … sur Pars vite et reviens tard, de …
Blog-O-Book » … sur Cosmétique de l’ennemi, …
Blog-O-Book » … sur Le meilleur des mondes, d…

Une drôle d’artiste

Encore des artistes

Les amoureux des livres

Les variés

Presse littéraire

Vous cherchez quelque chose?

Billets les plus consultés

Archives