Le Café de l’Excelsior, de Philippe Claudel

20 décembre, 2007

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Viens donc Jules, disait au bout d’un moment un buveur raisonnable, ne réveille pas les morts, ils ont bien trop de choses à faire, sers-nous donc une tournée…

Et Grand-père quittait son piédestal, un peu tremblant, emporté sans doute par le souvenir de cette femme qu’il avait si peu connue, si peu étreinte, et dont la photographie jaunissait au-dessus d’un globe de verre enfermant une natte de cheveux tressés qui avaient été les siens, et quelques pétales de roses à demi tombés en poussière. Il saisissait une bouteille, prenait son vieux torchon à carreaux écossais et, lent comme une peine jamais surmontée, allait remplir les verres des clients.

 

Un homme revient avec nostalgie sur ses trois années de doux bonheur passées auprès de son Grand-père, tenancier d’un café de village. Un bonheur simple, au milieu de gens simples. Ces hommes, qui se fréquentaient depuis l’enfance, n’avaient plus guère besoin des mots pour se parler, ni pour se comprendre, et en se regardant les uns les autres, par-dessus les tapis de velours vert et les jeux de cartes graisseux, c’est comme s’ils voyaient au fond d’eux-mêmes, dans une transparence que les langages, fussent-ils maniés par les plus habiles littérateurs, ne parviennent jamais à sufiler.

 

80 pages à peine réussissent à émouvoir, à nous faire sentir l’odeur de ces lieux poussiéreux et enfumés, saisir la chaleur et l’humanité de ce petit monde clos, ses douleurs et ses joies simples. A travers l’écriture magnifique de Claudel, on s’imagine confortablement installé près du comptoir de zinc, observant ces personnages hauts en couleurs, et portant le fardeau de la vie que les vapeurs d’alcool tentent d’atténuer, comme ce grand-père un peu rustre mais empli de tendresse.

Un très joli moment, petit concentré d’émotion et de poésie.

 

Mais le dimanche, on s’habillait tout de même : les costumes remplaçaient les bleus. La plupart de ces hommes n’en possédaient d’ailleurs qu’un, le plus souvent celui de leur mariage, qui avait traversé les modes, quelques enterrements, ainsi qu’un demi-siècle dans l’entêtante compagnie de la naphtaline. Si certains corps avaient grossi, le costume s’était adapté, et saucissonnait désormais l’individu que jadis il servait galamment. Les gestes dominicaux en subissaient une majesté guindée, une sorte de lenteur et de gêne protocolaire qui finissaient par déteindre sur les conversations, un semblant plus sérieuses.

Même les alcools ingurgités se distinguaient des communs liquides de la semaine : On aimait ce jour-là les pétillants de toutes sortes, et lorsque je rentrais de la messe sous le regard désolé de certains, il régnait dans l’établissement une légèreté électrique qui faisait luire les regards plus que de coutume, comme si tous ces hommes soudain ragaillardis s’apprêtaient à courir au plus proche bal ouvert pour y lever leur première danse.

Le café de l’Excelsior, de P. Claudel (1999)

Disponible en poche chez LGF (4.50€)

Entry Filed under: CLAUDEL Philippe, France et pays francophones, Litt. contemporaine, Livres 4 étoiles ****, Nouvelles. .

2 Comments Add your own

  • 1. Nanne  |  14 janvier, 2008 at 10:27

    Je suis tombée sous le charme de cet auteur et de ce petit livre absolument merveilleux qu’est “Le café de l’Elxcelsior”. Philippe Claudel a un style bien spécifique pour nous faire revivre des instants uniques et simples de la vie en campagne, dans un bistrot, avec des habitués. Une très belle découverte pour ce qui me concerne … et un auteur merveilleux.

  • 2. Lilie  |  14 janvier, 2008 at 11:25

    @ Nanne : ça a été une très belle découverte, je viens d’ailleurs de dégoter “La petite fille de monsieur Linh” sur le site culturetroc pour poursuivre avec cet auteur.
    Merci de ta visite :)

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